Le Moulin Fondu


Les actions de formation, sensibilisation et médiation du Moulin Fondu , L’intervention artistique dans l’espace public à Beyrouth , Beyrouth, le festival du Bois des Pins , Lettres de Beyrouth

Dimanche 28 septembre
- par Jean-Raymond JACOB

Beyrouth, Dimanche 28 septembre,
9h34, Il fait déjà chaud

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La journée d’hier fut très intense, je n’ai donc pas eu le temps de vous « clavioter » des nouvelles d’ici. Il faut dire qu’à Beyrouth, le temps vous file entre les doigts.
J’ai envie de vous parler de plein de choses et je ne sais par quoi commencer alors je vais essayer de hiérarchiser mes émotions. Oh et puis non, je vais me laisser aller !
Je suis dans ma chambre d’hôtel, rideaux fermés pour me protéger d’un soleil sniper. J’ai laissé la porte fenêtre entrouverte pour laisser passer la brise de mer qui souffle ce matin et qui, par la même occasion, me laisse entendre le concerto chaotique pour marteaux piqueurs de cette ville en reconstruction permanente. Ville que j’ai pu découvrir un peu plus hier sous la conduite de Zico, une personnalité locale, un agitateur d’idées et grand précurseur des arts de la rue à Beyrouth.
Jean-Marie Songy me l’avait recommandé chaleureusement, la rencontre a eu lieu. Il m’a fait visiter son Beyrouth dont il parle avec une fierté teintée de perplexité. Il fait partie de la génération qui a dû prendre les armes pendant la guerre civile. Le ton de sa voix est à la fois désabusé et enthousiaste quand il me raconte l’histoire de son pays, de ses fractures, de ses espoirs. Il me fait traverser ce qui reste du vieux Beyrouth aux maisons portant les cicatrices des conflits passés. Il me montre les changements du quartier qui s’opèrent autour de ce qui était, il n’y a pas si longtemps, la gare où les trains sont aujourd’hui en partance pour des voyages immobiles. Il me raconte la venue de Pierre de Generik Vapeur et du travail insensé qu’ils avaient réalisé en montant un « Taxi » de toute pièce dans le cadre de son festival.
Nous descendons de voiture pour visiter une galerie d’art contemporain Beyrouth ART Center, nouvellement ouverte, où est exposé le plasticien Italien Giuseppe Penone (ah ! coupure d électricité). Puis, il me mène vers le centre-ville refait à neuf. Certes, les architectes ont repris les façades de type traditionnel mais les vitrines se trouvant au pied de ces buildings tout neufs ressemblent comme deux gouttes d’eau à nos rues européennes pensées et imaginées pour les plus riches.
Ce centre-ville est en contraste avec les autres quartiers grouillants de la ville, les rues et les places y sont très éclairées mais désertes.
Nous longeons le quartier de Sabra. Je dis bien longer car nous ne pouvons y pénétrer. Je peux deviner les entrelacements de petites ruelles très étroites. Puis, un petit tour par la corniche qui longe la mer. J’y étais déjà venu la veille avec notre équipe qui s’y était produite à la nuit tombée. Le long de cette corniche – qui est aujourd’hui en cours de privatisation pour une part – se dressent, entre la mer et la rue, des barrières interdisant, en grande partie, l’accès à la plage. En fait, plus je découvre cette ville, plus je me rends compte que ce que nous définissons, nous, comme l’espace public, n’existe pas ici à part les trottoirs ou ce fleuve bitume sur lequel les Beyrouthins conduisent leur voiture comme des piroguiers.
Hier, j’ai eu le plaisir de retrouver toute l’équipe en loge au Théâtre Shams, lors de la préparation de leur sortie en ville. Nous nous entassons dans le bibliobus de l’association Assabil pour nous rendre sur l’endroit de jeu : Hamra, un quartier où commerces et bars font le plein. Nos « Platon du béton » débarquent sans y être annoncés, créant alors la surprise. Le cheminement de notre bande se fait dans la joie, les appareils photos sont sortis, les gens ont la banane. L’opération commando se terminera sur la corniche. Même si beaucoup de choses sont à améliorer et à trouver, le travail de cette bande de jeunes est touchant. Ils vont au charbon de manière élégante, quitte à se prendre une veste, ce qui ne sera pas le cas : le public répond à leur adresse. Le sens de l’histoire, ils le portent en eux. Ils nous interrogent sur l’espace qui disparaît au profit de promoteurs en dessinant à la craie, sur le sol, un périmètre dans lequel ils s’installent en affirmant que ces mètres carrés sont leur propriété, ou encore en nous proposant de ramener à la maison un sac rempli de cet air de Beyrouth plus vraiment naturel ! Martine leur a donné un cadre, ils s’en sont emparés. Nous rentrerons de la même manière au théâtre en bibliobus, contents de cette expérience collective.

Aurélien et Antoine. J’ai envie de vous parler d’eux. Ils sont tellement différents et même s’ils se connaissent depuis peu, ils sont complémentaires ou ils font la paire, comme vous préférez. Ce projet, cette équipe, ne se seraient pas faits sans eux. C’est en grande partie sur leur énergie et leur détermination que l’aventure s’est réalisée. Tous les deux appartiennent au collectif Kahraba, une association à géométrie variable regroupant autour d’eux artistes, plasticiens en fonction des projets qu’ils ont à mener. Aurélien est plutôt posé et réfléchi comme garçon. Ses silences en disent parfois plus que de longs discours alors qu’Antoine est fougueux, désireux de parler et de prendre position. Ils ont en commun la gentillesse, la générosité et partagent le même rêve pour ce pays dans lequel ils résident : faire du théâtre vital, celui qui rapproche les gens.
Puisque je suis entré dans la galerie des portraits, alors parlons d’Ali ! L’amabilité et la bienveillance personnalisées, un hôte succulent sur lequel beaucoup de nos compatriotes pourraient prendre exemple. Il est de ceux qui vous font aimer Beyrouth malgré la schizophrénie de cette ville aux multiples visages. Il travaille avec l’association Assabil et est chargé d’organiser le festival. Quand je dis chargé, il en est complètement chargé puisqu’il est tout seul sur le terrain à gérer le bazar.
Juste comme ça, je vous rappelle que le Festival du Bois des Pins (et non pas des cèdres – les cèdres ne poussent pas en bord de mer) se déroule dans un parc en centre ville qui est habituellement fermé à la population de Beyrouth. Depuis quatre ans, il est ouvert exceptionnellement à travers cette initiative.
Un petit peu d’histoire. En 2006, Israël bombarde Beyrouth et détruit ce qui était le parc du Bois des Pins. Après ce conflit, la municipalité de Beyrouth – avec le soutien de la Région Île-de-France – redessine et reboise cet espace. D’ailleurs, vous pouvez voir la plaque d’inauguration en présence de monsieur Jean-Paul Huchon, notre président de région ! Le monde est petit. Le parc a donc été fermé depuis cette époque afin de faciliter la pousse des végétaux. Mais, les Beyrouthin trouvent aujourd’hui le temps long et pensent très fort que les arbres ont bon dos. Il paraît que demain, à l’ouverture du festival, monsieur le maire annoncera son désir de rendre le parc à la population définitivement.

Alors justement, parlons en un petit peu de cette ouverture du festival en présence des personnalités locales et des nombreux citoyens venus assister au concert d’ouverture. Malgré des aléas techniques sans nom et que je vous tairai, Ali livrera son festival à l’heure !
Tout le monde est là, sur son trente et un, nos « Platons du béton » ouvrent la danse. Ils accueillent, entraînent le public et mettent le ton d’entrée à cette soirée au Bois des Pins. Ils étaient inquiets avant de jouer dans le parc. Leurs premières expériences avaient eu lieu jusqu’à présent en ville, où ils se glissaient comme des lézards. Mais là, ils doivent s’exposer pour de bon, tenir l’image, développer leurs actions en direction d’un public captif. Pari tenu et de bonne tenue. Leur action se terminera autour de la scène où ils feront une dernière image, prémices à l’ouverture officielle. Les discours seront brefs, le président d’Assabil puis le maire qui, comme annoncé, confirme sa volonté de ré-ouvrir le parc aux Beyrouthins dans un temps très proche !? A suivre...

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mardi 28 octobre 2014


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